Russie
Le Pr Viatcheslav Dachitchev, historien et expert ès questions allemandes, a été l’un des principaux conseillers de Gorbatchev et l’avocat au Kremlin de la réunification allemande. Récemment, des “intellectuels occidentaux”, généreusement relayés par la “grande presse” nationale, ont accusé Vladimir Poutine de menacer la démocratie russe. Le 8 octobre 2004, dans les colonnes de l’hebdomadaire National-Zeitung qui paraît à Munich, le Pr Dachitchev a pris la plume pour réfuter les arguments fallacieux avancés contre Poutine. A juste titre, il indique que les Etats-Unis ont besoin d’une Russie faible, qui, comme beaucoup d’autres pays européens, puisse être maintenue à la remorque de Washington. Le 29 septembre dernier, donc, 115 intellectuels et politiciens américains et européens ont publié une “Lettre ouverte” aux chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne et de l’OTAN (pourquoi pas aux Nations Unies ?), qui constitue une attaque agressive contre le gouvernement du Président Poutine. Comment faut-il interpréter cette lettre ? Quels sont les objectifs poursuivis ? Le pr Dachitchev répond ici à ces interrogations.
“Cette mobilisation générale témoigne d’abord que la politique américaine vise encore et toujours à affaiblir la Russie. La façon dont la “Lettre” décrit la politique de Vladimir Poutine, surtout après les événements de Beslan en Ossétie, n’est rien d’autre qu’une démolition en règle. Pour Washington, il importe d’organiser une campagne propagandiste visant à refaire de la Russie un ennemi pour l’opinion mondiale et américaine, afin de pouvoir exercer une pression constante sur les plans politique, économique et militaire, et de pouvoir la justifier. Ou bien est-ce carrément le début d’une nouvelle “Guerre Froide” contre le nouveau “Super-Etat voyou” ? Personne, et encore moins Poutine, ne conteste le fait qu’une véritable démocratie serait un bien pour la Russie. Cependant, les signataires de cette “Lettre Ouverte” devraient surtout penser à l’essentiel ; et cet essentiel n’est-il pas, aujourd’hui, pour la communauté internationale, d’éviter une nouvelle guerre mondiale qui pourrait se déclencher à la suite de la politique américaine qui vise à établir une hégémonie globale ? Mais il serait naïf de croire que les signataires veulent vraiment éviter cette conflagration générale. Car, parmi ceux qui ont initié et signé cette “Lettre”, on trouve les tireurs de ficelles néo-conservateurs comme William Kristol et Robert Kagan, tous deux fondateurs du “Projet pour un nouveau siècle américain”, expression de leur lobby idéologique.
En Russie aussi, mais sans prise sur le peuple, une campagne hystérique contre Poutine est aussi menée tambour battant, justement par les mêmes cercles et cénacles qui, sous Eltsine, avaient ruiné et pillé le pays. Ils craignent aujourd’hui de perdre tout pouvoir et toute influence. Leur objectif consiste à renverser Poutine. Ils font dans la pure démagogie et rendent indirectement le Président responsable du massacre effroyable de Beslan. Ils posent ses réformes du système politique russe comme une volonté de réduire les droits de l’Homme à rien. Pourtant, malgré leurs cris, ils oublient de se soucier du problème majeur de la Russie d’aujourd’hui : 41 % de la population russe végètent sous le seuil de la pauvreté ou l’avoisinent dangereusement. Pour Alexandre Lifschitz – l’ancien ministre des finances d’Eltsine – ces millions de pauvres gens sont des “alluvions sociaux”. Pour Andreï Piontkovski – un russophobe bien connu – le Président Poutine est le “problème majeur” de la Russie. Le politologue Satarov, qui appartient lui aussi à l’entourage d’Eltsine et dont le nom sert à désigner le péché actuel de l’intelligentsia russe (on parle en Russie de “savatorisme”), prétend avoir trouvé les moyens de “freiner Poutine”. Ainsi, la tragédie de Beslan a contribué à faire reconnaître ceux qui sont faveur et ceux qui sont en défaveur des intérêts nationaux de la Russie. C’est quelque part exact : l’action terroriste abominable qui a été perpétrée à Beslan en Ossétie a épouvanté le monde entier et a permis à la caste dirigeante russe, rassemblée autour de Poutine, de procéder à une appréciation nouvelle des dangers et des défis qui menacent la Russie. Il est exact de dire aussi que l’affaire de Beslan provoquera une transformation essentielle dans la politique russe, sur les plans de politique intérieure, de la politique extérieure et de la politique militaire.
Après la fin officielle et formelle de la “Guerre Froide”, la Russie avait réduit ses budgets militaires de manière spectaculaire : le chiffre était passé de 200 milliards à 12 milliards de dollars. Les budgets américains, en revanche, avaient gonflé pour atteindre des dimensions gigantesques et dépasser les chif-fres du temps de la “Guerre Froide”. Vu la pression américaine, la Russie a dû tripler son budget militaire au cours des cinq dernières années. Les plans soumis en août dernier pour les dépenses militaires de 2005 prévoient une augmentation de 28 %. Après l’action terroriste de Beslan, ces budgets seront encore augmentés. Selon des déclarations officielles, une bonne part de ce budget devra assurer la parité avec les Etats-Unis en matière de fusées nucléaires. Pourquoi ? Parce que le facteur qui pèse le plus sur la Russie depuis la fin de la “Guerre Froide”, sur les plans géopolitique, géostratégique et géo-économique, est indubitablement la politique américaine. Après le démontage du système totalitaire soviétique, après que Gorbatchev ait renoncé définitivement au messianisme communiste et à sa politique hégémonique, après l’effondrement de l’Union Soviétique, on a pu croire que les tensions entre les Etats-Unis et la Russie disparaîtraient et qu’une situation nouvelle naîtrait, apportant dans son sillage les conditions d’une paix durable et d’une vision constructive de la politique internationale. En réalité, rien de tout cela n’est advenu, bien au contraire !
La doctrine Bush a pour assises les programmes géopolitiques visant à bétonner l’hégémonie définitive des Etats-Unis sur le globe. Ces programmes dérivent du fameux “Project for a New American Century” (PNAC), élaboré au printemps 1997, et d’autres projets émanant des centres de réflexion néo-conservateurs. Quelques mois après l’élaboration de ce PNAC, est paru un article dans la revue “Foreign Affairs”, qui s’intitulait “Pour une géostratégie eurasiatique”. Il était dû à la plume de Zbigniew Brzezinski et révélait ouvertement et sans vergogne les plans américains. C’est à dire succintement les suivants : Les Etats-Unis doivent devenir la seule et unique puissance dirigeante en Eurasie (qui possède l’Eurasie possède l’Afrique) – La tâche principale de cette politique globale consiste à élargir leur principal “tremplin” géostratégique en Europe, en poussant les pions que sont l’OTAN et l’UE aussi loin que possible vers l’Est (Turquie comprise) – Il faut empêcher l’Europe de devenir une puissance mondiale à part entière – L’Allemagne ne doit pas redevenir une puissance mondiale, son rôle doit être limité à des dimensions strictement régionales – La Chine doit elle aussi demeurer une simple puissance régionale – La Russie doit être éliminée en tant que grande puissance eurasienne, à sa place il faut créer une confédération d’Etats mineurs.
On le constate, les objectifs géopolitiques des Etats-Unis mènent tout droit à un télescopage pur et simple entre les intérêts russes et ceux de Washington.”